Il ne m'est pas arrivé souvent, au cours de mon auguste existence, d'avoir la chance de me coucher en serrant fort dans mes mains une belle russe aux cheveux noués en chignon, laissant voir une longue nuque blanche, fermant à moitié de grands yeux en amande. C'est pourtant ce qui m'est arrivé ces derniers jours lorsque j'ai pris le temps de savourer des escapades nocturnes en compagnie d'Anna Karénine. Un an après avoir parcouru les mornes plaines saccagées par les troupes napoléoniennes dans La guerre et la paix, l'appel de la grande Russie racontée par la plume de Tolstoï a été trop fort. Je n'ai su résister. Et j'ai bien fait.
Pourtant l'histoire est triste. Anna, jeune femme d'une beauté ineffable est mariée à un homme qu'elle n'aime plus. Elle succombera bientôt au charme de Vronski avec qui elle nouera une relation adultérine. Jusqu'ici, rien de bien étonnant dans la société des deux capitales russes. Mais l'amour est trop pressant, et Anna avoue tout à son mari, désirant pouvoir vivre librement avec son amant. C'est alors que le ciel s'assombrit. Le mari entre dans une longue et froide colère, son enfant lui est retiré et les salons dans lesquels elle était tant admirée lui tournent le dos. Le coup de grâce sera donné quand les sentiments de Vronski sembleront érodés par le temps, l'isolement contraint et les blessures répétées d'une jalousie excessive.
Comme le laisse présager l'accident dans la gare au début du roman, la fin sera tragique. Et c'est là la force de Tolstoï : tout en connaissant l'issue dès les premières pages, le lecteur est tenu en haleine par cette imminence du drame sans cesse croissante. L'oppression augmente à petits pas, insidieusement, mais implacablement. Et l'on sait qu'il n'y aura d'autre choix que le coup d'éclat, le coup de tonnerre. Anna Karénine, c'est un orage.
L'autre grande force de ce roman, à mon sens, c'est que Tolstoï ne s'est pas contenté de nous parler des passions d'une femme et de la façon dont cela la consume. En effet, en parallèle à cette trame, un autre personnage antinomique à Anna en de nombreux points est décrit par l'auteur. Il s'agit de Lévine. J'ai eu une grande affection pour lui car il m'a fait penser au Pierre Bézoukov de La guerre et la paix que j'avais énormément aimé. Lévine est un propriétaire terrien cherchant à faire de son mieux pour vivre en respectant les petites gens tout en écoutant les érudits. Il est autant relié à la terre nourricière qu'il aime et qu'il travaille qu'au ciel qu'il questionne en se sentant souvent un peu perdu mais en ne cédant jamais aux réponses faciles. Il épouse une petite femme gentille, pleine de charme, mais qui n'est pas trop belle. Il est bien sur sujet à des crises de jalousie, mais il se raisonne, se reprend aussitôt et présente ses excuses à chaque fois qu'il dérape. En somme, c'est un homme imparfait, mais très humble car il reconnait chacun de ses torts quand ceux-ci se manifestent. Mais c'est également un homme perfectible qui a l'ambition de comprendre le monde, de s'améliorer et d'élever avec lui son entourage.
Lorsqu'Anna succombe à ses passions, Lévine rencontre la foi qui illumine son esprit. Une chute pour une ascension, et l'équilibre du monde de Tolstoï est sauf.
J'ai eu ces derniers jours le sentiments de tenir dans mes mains une oeuvre majeure de la littérature, tant par la qualité de l'écriture que par la richesse de l'intrigue où rien n'est de trop, où ne dépasse aucune invraissemblance. Anna Karénine fait partie de ces livres que je regrette presque d'avoir lu, ne pouvant ainsi plus jamais connaitre le plaisir de les découvrir.
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