Mardi 29 mai 2012 2 29 /05 /Mai /2012 20:33

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Il ne m'est pas arrivé souvent, au cours de mon auguste existence, d'avoir la chance de me coucher en serrant fort dans mes mains une belle russe aux cheveux noués en chignon, laissant voir une longue nuque blanche, fermant à moitié de grands yeux en amande. C'est pourtant ce qui m'est arrivé ces derniers jours lorsque j'ai pris le temps de savourer des escapades nocturnes en compagnie d'Anna Karénine. Un an après avoir parcouru les mornes plaines saccagées par les troupes napoléoniennes dans La guerre et la paix, l'appel de la grande Russie racontée par la plume de Tolstoï a été trop fort. Je n'ai su résister. Et j'ai bien fait.

 

 

Pourtant l'histoire est triste. Anna, jeune femme d'une beauté ineffable est mariée à un homme qu'elle n'aime plus. Elle succombera bientôt au charme de Vronski avec qui elle nouera une relation adultérine. Jusqu'ici, rien de bien étonnant dans la société des deux capitales russes. Mais l'amour est trop pressant, et Anna avoue tout à son mari, désirant pouvoir vivre librement avec son amant. C'est alors que le ciel s'assombrit. Le mari entre dans une longue et froide colère, son enfant lui est retiré et les salons dans lesquels elle était tant admirée lui tournent le dos. Le coup de grâce sera donné quand les sentiments de Vronski sembleront érodés par le temps, l'isolement contraint et les blessures répétées d'une jalousie excessive.

 

 

Comme le laisse présager l'accident dans la gare au début du roman, la fin sera tragique. Et c'est là la force de Tolstoï : tout en connaissant l'issue dès les premières pages, le lecteur est tenu en haleine par cette imminence du drame sans cesse croissante. L'oppression augmente à petits pas, insidieusement, mais implacablement. Et l'on sait qu'il n'y aura d'autre choix que le coup d'éclat, le coup de tonnerre. Anna Karénine, c'est un orage.

 

 

L'autre grande force de ce roman, à mon sens, c'est que Tolstoï ne s'est pas contenté de nous parler des passions d'une femme et de la façon dont cela la consume. En effet, en parallèle à cette trame, un autre personnage antinomique à Anna en de nombreux points est décrit par l'auteur. Il s'agit de Lévine. J'ai eu une grande affection pour lui car il m'a fait penser au Pierre Bézoukov de La guerre et la paix que j'avais énormément aimé. Lévine est un propriétaire terrien cherchant à faire de son mieux pour vivre en respectant les petites gens tout en écoutant les érudits. Il est autant relié à la terre nourricière qu'il aime et qu'il travaille qu'au ciel qu'il questionne en se sentant souvent un peu perdu mais en ne cédant jamais aux réponses faciles. Il épouse une petite femme gentille, pleine de charme, mais qui n'est pas trop belle. Il est bien sur sujet à des crises de jalousie, mais il se raisonne, se reprend aussitôt et présente ses excuses à chaque fois qu'il dérape. En somme, c'est un homme imparfait, mais très humble car il reconnait chacun de ses torts quand ceux-ci se manifestent. Mais c'est également un homme perfectible qui a l'ambition de comprendre le monde, de s'améliorer et d'élever avec lui son entourage.

 

 

Lorsqu'Anna succombe à ses passions, Lévine rencontre la foi qui illumine son esprit. Une chute pour une ascension, et l'équilibre du monde de Tolstoï est sauf.

 

 

J'ai eu ces derniers jours le sentiments de tenir dans mes mains une oeuvre majeure de la littérature, tant par la qualité de l'écriture que par la richesse de l'intrigue où rien n'est de trop, où ne dépasse aucune invraissemblance. Anna Karénine fait partie de ces livres que je regrette presque d'avoir lu, ne pouvant ainsi plus jamais connaitre le plaisir de les découvrir.

 


 

 

Par Jibé - Publié dans : Le chant de Melpomène - Communauté : partage
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Lundi 23 avril 2012 1 23 /04 /Avr /2012 18:02

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Gigi est un recueil de quatre nouvelles dont la célèbre oeuvre éponyme dans laquelle l'héroïne est une jeune femme de seize ans, naïve et sans malice, qui est promise en mariage à un homme du monde beaucoup plus âgé qu'elle. Elle se révèle alors être pleine d'esprit, un peu contre tout attente.

 

 

A cela succède L'enfant malade qui est la nouvelle que j'ai préféré. Il s'agit là d'un garçon d'une dizaine d'années, alité nuit et jour, ayant de fortes poussées de fièvre lors desquelles son esprit s'évade et s'exprime à travers une poésie candide et désabusée. J'ai trouvé là quelque chose de Boris Vian. Un regard simple, tendre mais aussi cru comme les enfants le sont parfois. L'idée est originale et menée avec brio, ce qui en fait un texte très touchant.

 

 

Puis c'est au tour de La dame du photographe de nous divertir de son suicide manqué qu'elle raconte avec une franchise émouvante. Enfin, Colette clos le recueil avec un soporifique Flore et ponome où s'étalent de souvenirs de jardinages mêlés à des allégories qui m'ont laissé bien insensible.

 

 

Ce qui caractérise cet inégal recueil de nouvelles est, à mon sens, ce sentiment éthéré que laisse Colette en étant tout à la fois décousue et avide d'impressions. Elle dresse une toile par petites touches, par bribes de pensées, par ébauches de descriptions, en s'attachant à l'infime pour conduire au global. Cela laisse la sensation étrange d'être suspendu dans le temps, en retrait de l'agitation du monde. En lisant Colette, on a le sentiment que le dimanche après midi ne cessera jamais, que rien ne change vraiment et que la pensateur et la légèreté se confondent dans une douce mélancolie. Cela durera jusqu'à la demande en mariage pour Gigi et jusqu'à la guérison pour l'enfant malade.

 

 

Voici un recueil à lire l'espace d'un week end pluvieux, comme une trêve avant de retrouver le désordre de la semaine qui commence.

 


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Lundi 16 avril 2012 1 16 /04 /Avr /2012 17:51

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Inconnu à cette adresse est une nouvelle dans laquelle Max et Martin, deux amis d'origine allemande s'envoient une correspondance dans la première partie des années 30. Max est juif et tient une galerie d'art aux Etats Unis. Martin est un jeune nanti libéral revenu vivre dans sa mère patrie. Peu à peu, ce dernier sera happé par l'engouement au nazisme, allant jusqu'à renier ses idéaux humanistes et son amitié pour Martin.

 

 

L'intérêt de cette nouvelle est de nous faire comprendre la mutation sociétale qui a permis l'émergence du système génocidaire incarné par Adolf Hitler. Kressmann Taylor a rendu un visage humain en optant pour un récit épistolaire bref et brut faisant l'effet d'une soudaine piqure de rappel. Ce sont les non-dits qui nous mènent à se questionner, à imaginer le pire, et à en être encore loin. On conçoit alors qu'un être humain puisse agir d'une façon que l'on aurait facilement envie de qualifier d'inhumaine. On se demande comment nous aurions réagi si nous avions eu 30 ans lors de la montée du Führer au pouvoir, dans une Allemagne qui se sentait encore humiliée par la défaite de 1918, par son climat économique et social crispé. Et cela renvoie immanquablement à notre manière vivre aujourd'hui, dans ce monde où le système rejète et tue tous les jours, sous nos yeux. Martin ne pouvait pas dire qu'il ne savait pas. Nous non plus. Sans tomber dans la comparaison oiseuve et facile entre deux époques différentes, on ne peut s'empêcher de s'interroger sur nos propres actes.

 

 

Inconnu à cette adresse est donc une nouvelle qui en dit long car elle est faite de manière à laisser le lecteur remplir les non-dits, imaginer les troubles et s'interroger en même temps que les personnages. Si l'idée de Kressmann Taylor était de faire un récit percutant, alors c'est réussi.

 

 

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Dimanche 15 avril 2012 7 15 /04 /Avr /2012 14:29

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Pour ceux qui me suivent régulièrement sur ce blog ou qui me connaissent dans la vraie vie, il n'est aucunement un secret que je voue un culte digne des traditions païennes où se mêlent agapes et orgies dyonisiaques à la vie et à l'oeuvre de Balzac. J'admire en lui le travailleur sans relâche qui s'est tué à la tâche sans avoir de son vivant la reconnaissance qu'il aurait mérité. Je suis fasciné par ce destin où le talent pur dans l'écriture traverse sa vie sans que la finesse de son analyse des comportements humains ne lui vienne en secours au quotidien où il a enchaîné insuccès et mauvaises fortunes, tant sur le plan sentimental que sur le plan personnel.

 

 

Car Balzac est mort seul et sans le sous. Il a passé sa vie à courir après la reconnaissance des salons, inventant une particule à son nom, mais il a vécu une grande partie de ses jours dans un taudis à manger des oeufs et boire du café en écrivant sur une table de bois faiblement éclairée par une bougie. Et quand il s'est lancé dans de grands projets, il a toujours eu pour seule récompense l'échec et le ridicule. Quand Balzac décide de reprendre une imprimerie pour la faire prospérer, cela tourne en quelques semaines à la faillite la plus totale et à l'endettement sur des années. Quand il décide de se parer pour la vie dans le monde, entre les loges du spectacle et les rencontres dans les salons, Balzac achète à prix d'or une canne faite sur mesure pour se donner un genre, ne réussissant qu'à briller par son mauvais goût et son caractère pataud.

 

 

Et pourtant, derrière cette lourdeur et cette démesure que traîne Balzac comme un boulet, il y a une précision, une empathie et un talent exceptionnel dans la contemplation et l'analyse des sentiments humains que je n'ai jamais trouvé avec autant de vigueur chez un autre écrivain. Le projet était à la mesure de ses ambitions : décrire le comportement de l'homme dans toutes les couches de la société pour en faire une sorte d'éventail littéraire de ce que l'on peut trouver en France au XIXème siècle. Dante a décrit la divine comédie, Balzac s'est attaché à décrire la comédie humaine. C'est peut être le seul édifice que l'auteur a su mener à bien, et de quelle façon.

 

 

C'est dans cet immense ouvrage que s'inscrit Splendeurs et misères des courtisanes. Il est question d'une histoire d'amour entre Lucien de Rubempré, un jeune homme désireux (tout comme Balzac) de s'offrir une belle place dans la haute société française, et Esther, ancienne fille de joie repentie grâce aux sentiments purs que Cupidon a eu la fantaisie de faire naître chez elle. Cette passion  sera bien sûr malmenée, contrariée, étouffée par la pression de la société presque aussi infernale que l'âme du faux abbé Carlos Herrera.

 

 

Ce roman m'a fait l'effet d'une véritable clé de voûte dans l'oeuvre de Balzac. Il semble que tous les chemins se croisent dans ce récit où l'on retrouve Vautrin présent dans Le père Goriot, Eugène de Rastignac, personnage central des Illusions perdues, du père Goriot, de la peau de chagrin. On trouve également des références aux Chouans, au Lys dans la vallée, etc... On sent que dans Splendeurs et misères des courtisanes, Balzac a voulu montrer à quel point les destins sont liés, dans quelle mesure les relations humaines sont étroitement ficelées les unes aux autres, avec cette rencontre toujours très forte chez l'écrivain de deux courants contradictoires : le destin et la volonté individuelle. Les personnages sont écrasés par une fatalité contre laquelle ils se démênent becs et ongles, ne se laissant jamais véritablement abattre, même lorsque l'unique solution pour échapper au destin est de se donner la mort. Et pourtant, Balzac ne donne pas dans le tragique à tout prix. Il parvient à garder une incroyable mesure qui donne cette justesse des caractères si unique à ses romans. Là où il aurait été lourdeau dans sa vie, Balzac devient le plus fin des observateurs dans ses livres. Qui plus est, le tout est servi avec le style le plus juste, où chaque mot est choisi avec soin, où chaque phrase possède une musicalité qui sert le propos.

 

 

Vous l'aurez compris, pendant ces quelques centaines de pages, j'ai été face au génie. Splendeurs et misères des courtisanes n'est peut être pas le livre de Balzac qui m'a le plus ému (le Père Goriot et le Lys dans la vallée arrivent en tête de mon bibliothéon pour le moment), mais il aura eu cette capacité à donner à l'oeuvre de l'auteur toute sa portée. Cétait un roman nécessaire pour lier les colonnes érigées pierre après pierre,  à la lueur d'une bougie sur une modeste table de bois. Il va être compliqué pour moi d'enchaîner sur un autre livre après celui-ci. Difficile de passer après celui dont Victor Hugo disait qu'il était "le premier parmi les plus grands"...

 


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Jeudi 5 avril 2012 4 05 /04 /Avr /2012 09:56

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L'infini dans la paume de la main est l'histoire d'une rencontre. C'est tout d'abord celle de deux moyens de connaissance : le bouddhisme d'une part et la science d'autre part. Mais c'est également la rencontre de deux hommes : Matthieu Ricard, docteur en biologie moléculaire ayant laissé ses recherches pour la vie de moine bouddhiste au Népal où il est devenu interprète du Dalaï-Lama ; et Trinh Xuan Thuan, vietnamien d'origine, passionné par la culture française, ayant étudié l'astrophysique dans la prestigieuse université américaine Caltech où il est devenu spécialiste d'astronomie extragalactique. Il a par ailleurs publié plusieurs ouvrages de vulgarisation scientifique.

 

 

Cet essai nous amène donc à lier bouddhisme et science en partant du constat que ces deux courants ont un but commun : une connaissance vraie de la vie. C'est avec émerveillement qu'on voit sur les réflexions les plus poussées concernant par exemple la nature réelle des phénomènes, l'origine de l'univers, l'apparition de la conscience, etc... se dégager un consensus sur la majeure partie des questionnements. La spiritualité dans ce qu'elle a de plus méthodique et la science là où elle est le moins dogmatique trouvent un terrain d'entente, et plus que cela, un enrichissement réciproque.

 

 

Car c'est bien là toute la force de cet essai. L'infini dans la paume de la main ne se contente pas de nous livrer deux points de vue bien distincts, mais c'est un véritable dialogue qui est ouvert. On entend bien souvent des raisonnances dans les analyses de chacun des protagonistes où au final des termes différents définissent des notions similaires. Mais les divergences ne sont pas écartées pour autant, laissant le lecteur libre de se forger son propre avis. C'est notamment le cas sur la question de la nécessité de l'existence d'un Grand Horloger de l'univers.

 

 

L'infini dans la paume de la main est donc un dialogue passionnant auquel nous sommes conviés. Il est préférable d'avoir un minimum de notions d'astrophysique et de connaissance du bouddhisme pour aborder ce livre. Toutefois, si l'amateur bien faiblement éclairé que je suis a pu se laisser hâper par l'immense puit de réflexions contenues dans ce livre, vous pourrez succomber également. Alors bonne lecture à vous.

 

 

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